La fin d’Alstom est-elle le triomphe de « l’Europe allemande » ?



La vente en 2014 du pôle énergie du fleuron industriel français Alstom notamment piloté – et actée définitivement – par Emmanuel Macron depuis élu président de la République a suscité force critique et soulevé la question ô combien sensible de l’indépendance stratégique de la France.

Après les turbines indispensables à nos sous-marins nucléaires – clef de voûte de notre dissuasion – passées sous contrôle américain, voici le pôle ferroviaire qui passe sous contrôle allemand (1) à la faveur d’une fusion avec le groupe Siemens et de la sortie de l’Etat français du capital.


Ce qui fut donc pendant fort longtemps considéré par les gouvernements américain et allemand comme l’un des cœurs de la haute technologie française n’existera donc plus en tant qu’entité française, posant de nouveau la question de l’intérêt profond d’un tel dépeçage à un prix bien modeste qui plus est.

Les critiques se multiplient et elles semblent bien légitimes tant quelques milliards d’euros en plus dans les caisses d’un Etat très endetté ne valent pas les outils indispensables à la puissance de la France à long terme.

Les électeurs « n’ont-ils pas pris conscience que le rêve de grandeur de la France va en fait se réaliser au profit de l’Allemagne ? Sont-ils prêts à courir le risque d’un démantèlement des Etats par leur régionalisation ? Peuvent-ils encore, comme en 1940, accorder confiance à des politiciens sans réalisme qui nous entraînent dans un processus dramatique dont ils se sont, dans les vingt dernières années, avérés incapables de contrôler le déroulement ? » écrivait (2) déjà en mai 1999, Pierre Marion, ancien directeur de la DGSE (1981-1982) puis président d’Aéroports de Paris (ADP, 1982-1986) et inquiet d’une future « hégémonie allemande. »


Sa prudence ne semble pas avoir guidé nos dirigeants et voilà la France un peu moins indépendante aujourd’hui qu’hier, renforçant deux pays – les Etats-Unis et l’Allemagne – qui dans un passé récent se sont entendus (3) pour espionner les plus hauts dirigeants français.

Dès lors parler d’Europe est bienvenu – et indispensable – mais encore faut-il que ce ne soit pas pour construire dans les faits une « Europe allemande. » N’y voyez là ni anti-américanisme imbécile ni germanophobie idiote mais demandez-vous un instant si les Etats-Unis et l’Allemagne accepteraient leur propre démantèlement au profit d’une ou plusieurs puissances étrangères ? S’il y a donc quelque chose que la France n’a pas apprise de l’Allemagne, c’est sa défense permanente de ses intérêts et sa construction de « l’Europe » comme catalyseur de sa propre puissance.

Si la France accepte pour elle ce que ses partenaires refuseraient absolument pour eux, devons-nous logiquement nous demander si nous, Français, sommes les dindons d’une farce « européenne. » L’équilibre et la réciprocité doivent fonder toute coopération – construction – supranationale et concernant Alstom comme tant d’autres sujets, ce n’est manifestement pas le cas et c’est au détriment de la France.


(1) Siemens et Alstom ont signé un protocole d’accord, l’Etat français ne sera pas actionnaire du nouveau groupe (France Info, 26 septembre 2017)

(2) Mémoires de l’ombre, Pierre Marion (Flammarion, 7 mai 1999)

(3) Par l’action conjuguée et coordonnée de la NSA et du BND, une idée plutôt originale de « l’Europe » selon Berlin.

Pour en savoir plus :

Racket américain et démission d’Etat. Le dessous des cartes du rachat d’Alstom par General Electric, Eric Denécé et Leslie Varenne (CF2R, décembre 2014)

Auteur : Charles Rault

Charles Rault est spécialiste de l'information, fondateur de Le Politique.

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