Après la victoire de Trump, en finir avec le "populisme"



A l’instar du Brexit, l’élection du candidat Républicain Donald Trump à la présidence des Etats-Unis a surpris les « élites » médiatiques et les dirigeants politiques européens. Le triomphe de Trump est maintenant rejeté de mille façons par ceux qui n’y voient que l’expression d’un populisme simpliste, primaire voire raciste.

Loin d’au moins chercher un instant à comprendre les raisons d’un tel bouleversement, les forces au pouvoir persistent dans leurs habitudes au risque d’encourager ce qu’elles déplorent. En dénonçant le vote « stupide » des électeurs de Trump et en célébrant le vote « intelligent » des électeurs de Clinton, les « élites » ne sauraient imaginer meilleure méthode pour propulser ce qu’ils appellent « populisme » au sommet politique des Etats-Unis aujourd’hui et de la France peut-être demain.

Constatant ces faits, Pierre Rousselin, ancien directeur adjoint de la rédaction du quotidien français Le Figaro chargé de l’international, publie en français sur Le Politique le texte ci-dessous :

En finir avec le « populisme »

Il est grand temps, après le Brexit et maintenant l’élection de Donald Trump à la Maison Blanche de prendre enfin au sérieux ce vaste mouvement de colère populaire qui déferle sur nos démocraties et que l’on a pris l’habitude de dénigrer en le traitant de « populisme ».

À chaque fois, c’est la même chose. Les sondages et les élites politiques et médiatiques se trompent lamentablement. Ils sont incapables de voir la réalité telle qu’elle est et préfèrent rêver d’un monde où rien n’aurait changé et qui serait tout aussi heureux que lorsque tout allait bien pour les démocraties occidentales victorieuses de la guerre froide.  Elles s’imaginent, ces élites, que tout le monde pense et vit, ou devrait vivre et penser, comme elles.

Il se trouve que beaucoup de citoyens, surtout parmi les gens simples et les défavorisés, comprennent parfaitement que les politiques qui étaient justifiées naguère ne peuvent plus répondre aux problèmes d’aujourd’hui. Le système international qui nous gouverne s’est mis en place au lendemain de la dernière guerre mondiale et s’est progressivement dégradé avant de dégénérer rapidement au cours des toutes dernières années. Cela explique l’inquiétude de l’opinion publique et l’abîme qui s’est creusé entre dirigeants et dirigés.

Au Royaume uni, le « populisme » s’est matérialisé avec la tentative démagogique de David Cameron de résoudre le problème interne au parti travailliste avec son aile eurosceptique en convoquant un référendum sur la sortie de l’Union. Il en est de même de l’attitude des dirigeants catalans lorsqu’ils promettent des lendemains qui chantent en cas d’indépendance ou bien du Front National en France lorsqu’il prône l’abandon de l’euro.

Le candidat Donald Trump a été l’incarnation la plus aboutie du « populiste ». Mais, au-delà des énormités qu’il a proférées pendant la campagne sur tant de sujets : les femmes, les musulmans, les hispaniques, etc… il incarnait un mouvement beaucoup plus profond et sensé : la colère que suscite chez beaucoup d’électeurs le discours « politiquement correct » dominant. C’est ce rejet qui explique que cet homme sera le prochain président des Etats-Unis et non pas une conversion massive de ses partisans au fascisme ou au racisme le plus outrancier.

Le « populisme » est un piège tendu à l’adversaire : proférer des horreurs amène  le rival à répondre à la provocation avec d’autres horreurs. J’espère ne pas me tromper mais je ne crois vraiment pas que Donald Trump sera un nouvel Hitler, comme on l’a entendu dire si souvent pendant cette campagne électorale. Je ne pense pas non plus que l’on puisse qualifier ses partisans de « déplorables » sans perdre la considération de ceux qui cherchent à se faire une opinion.

Le « populisme » n’a sans doute pas les bonnes réponses mais il pose de façon brutale des questions légitimes. L’on doit pouvoir avancer sur les questions de société sans remettre en question les valeurs familiales ; l’immigration n’est pas un bien en soi, surtout lorsqu’elle est illégale ; les inégalités ne peuvent pas continuer à se creuser éternellement ; le commerce international n’a pas à détruire tant d’emplois ;  les règles qui régissent notre vivre ensemble doivent s’imposer aux musulmans comme aux autres,  etc… Ces quelques vérités ne sont pas « populistes ». Elles relèvent du bon sens et s’appliquent aux Etats-Unis comme dans nos pays européens où le discours politique est encore plus conventionnel qu’en Amérique.

Si nous laissons chacun de ces thèmes aux « populistes » nous pouvons être sûrs qu’ils finiront par l’emporter, qu’ils s’appellent Marine Le Pen en France, Bebe Grillo en Italie, Geert Wilders aux Pays-Bas, ou le nouveau parti Alternative pour l’Allemagne. Après le triomphe du candidat républicain, nous allons assister à une frénétique course au « populisme ». Chacun va vouloir être le Trump de son propre pays.

Nous ne savons pas si le prochain président américain sera aussi « populiste » à la Maison Blanche qu’il l’a été en tant que candidat. J’ai l’impression qu’il ne le sera pas, bien que rien ne laisse penser qu’il ait de vraies solutions aux problèmes qu’il soulève. Mon opinion est confortée par le fait que tous ceux qui se sont trompés jusqu‘à présent prédisent aujourd’hui une apocalypse. Je suis aussi rassuré par le souvenir de l’élection de Ronald Reagan en 1980  lorsque l’acteur de films de série B, devenu  l’un des anciens présidents les plus respectés, était censé nous conduire tout droit à la troisième guerre mondiale. Comme aujourd’hui, la gauche bien-pensante était furieuse de voir émerger un homme qui n’était pas du sérail et disait pis que pendre de celui qui est devenu, à posteriori, l’un des présidents américain les plus populaires.

Etant donné l’impact considérable de tout ce qui se passe à Washington sur la vie politique en Europe, le moment actuel est, pour nous, absolument crucial, bien davantage que l’élection de Barack Obama, il y a huit ans. L’équation politique et diplomatique est en train d’être bouleversée bien au-delà des Etats-Unis.

Désormais, et en particulier à compter de son investiture le 20 janvier, Donald Trump sera un acteur de notre propre vie politique. Le paradoxe ne peut être plus saisissant : voici que l’archétype du « populiste » accède au sommet de l’ « establishment » et investit la fonction qui ressemble le plus au pouvoir suprême dans notre monde globalisé.

Dans ces conditions, il va être très difficile pour les dirigeants responsables de continuer à mépriser les « populistes » en ignorant ce qu’ils nous disent du malaise de nos sociétés. Si, après le choc du Brexit, la victoire de Trump suscite enfin une telle prise de conscience, elle ne sera pas forcément le prélude au raz de marée « populiste » qu’annoncent les mouvements d’extrême-droite européens. Espérons-le.

Une première version de ce texte intitulée « La trampa del populismo global » fut publiée en espagnol pour La Razon.

Auteur : Pierre Rousselin

Pierre Rousselin est ancien directeur adjoint de la rédaction du quotidien français Le Figaro chargé de l’international et auteur du livre Les démocraties en danger paru en novembre 2014 chez First Editions.

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